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Enfer ou paradis :

L'ISLANDE

2 au 30 Juillet 1983


Récit de : André Laurenti


En 1983 je ne m'intéressais pas encore au volcanisme, mais probablement que quelque chose était en sommeil, prêt à se réveiller dès l'occasion venue. Depuis 1981, j'étais plutôt attiré par les grandes escapades à bicyclette, par la découverte du monde que je décidais de visiter à la force des mollets. A l'époque où la technique triomphe mais aussi où la paresse de plus en plus prononcé des civilisations dite évoluées, victimes de la vie facile, le vélo avec sa beauté, ses lois parfois sévères, reste l'une des plus sûres écoles de caractère, parce que là dessus, on apprend avant tout à souffrir et à se connaître soit même, il favorise les contacts avec les communautés rencontrées. Dans sa simplicité, cet instrument invite à mener un perpétuel combat avec les éléments : le vent, la pluie et le relief du terrain, il permet de mettre en alerte tous les sens. Un tel voyage ne peut pas s'oublier, il restera l'un des principaux marqueurs de mon existence.
J'étais loin de penser qu'inconsciemment cette expédition en terre islandaise allait éveiller un très grand intérêt pour les sciences de la terre, une formidable passion qui m'anime et qui me fait encore courir aujourd'hui. 



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En 1983 je ne m'intéressais pas encore au volcanisme, mais probablement
que quelque chose était en sommeil et n'allait pas tarder à se réveiller.
(Photo : André Laurenti)


L'Islande, dont le nom signifie "terre de glace", est une des terres les plus jeunes du monde, où se déchaînent constamment les forces de la nature, où chaque jour pourrait se lever sur un paysage nouveau. Cette terre blessée et torturée, laisse apparaître des crevasses béantes. Son sol, modelé par une intense activité volcanique, est boursouflé de cratères vomissant, en moyenne tous les cinq ans, d'abondantes quantités de lave. Les volcans façonnent des paysages d'autres temps. On découvre des sommets recouverts d'épaisses et gigantesques calottes de glace, sous lesquelles, parfois, somnole le feu, des rivières tumultueuses, des déserts de lave aux couleurs sombres, qui vous font frissonner d'inquiétude, des fjords où s'abritent les hommes.
Le processus de la dérive des continents a été constaté à la faille d'Eldgja, où les spécialistes ont mesuré une séparation annuelle de 3,6 mm. La faille éruptive médio-Atlantique, qui court de Jan Mayen (île norvégienne de l'Arctique, au nord-ouest de l'Islande), à Tristan Dacouha, un archipel britannique situé dans l'hémisphère austral, coupe lentement en deux le sol islandais. C'est en quelque sorte une plaie vive de la planète, le plateau d'une scène où s'affrontent les forces qui détruisent et les forces qui créent.

Temoignage
La publication d'une partie de ce récit de voyage ainsi que les photos
m'ont valu les honneurs du Président de l'Islande
Madame Vigdis Finnbogadottir
 

Le climat traître qui règne sur cette solitaire protège le pays du tourisme de masse, des amateurs de bronzage. L'Islande n'est pas faite non plus pour les gens pressés, elle est bien plus propice à vous enseigner la patience.
Il y a belle lurette que cette île flottait dans mon imagination, volcans et Geysers ont souvent imagé mes rêves. Et pour concrétiser mon escapade sur ce bout de terre lointaine, le matériel a été préparé avec minutie. En revanche, l'itinéraire a été totalement improvisé sur le terrain, pour ne pas devenir prisonnier d'un programme, coincé entre des horaires, angoissé de rater telle ou telle merveille.
Alors, si vous aimez les grands espaces libres, l'air limpide et pur, si vous aspirez au silence et à la solitude, si vous êtes fasciné par l'étrange activité des volcans ou ces phénomènes induits, l'Islande vous attend.  


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Non loin de l'aéroport, le voyageur est surpris par les immenses étendues de lave sans vie.
(Photos : André Laurenti)


Poussé par un blizzard violent et glacial, cette fois encore je suis parti en solitaire, loin d'accord, mais pas n'importe où, direction l'Atlantique Nord. Le pays sur lequel j'avais décidé d'enfourcher mon vélo était très proche du cercle polaire. La température l'attestait dès la descente de l'avion. Pendant tout le mois que dura ce périple, elle gravita très souvent autour de zéro degré. Dès mon retour en France, j'appris que j'avais vécu l'été islandais le plus froid depuis 1887 !


IslandeCarte
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Une autre planète

Avant d'atterrir à Keflavik, j'entrevois à travers le hublot la côte sud de l'Islande et notamment l'énorme glacier du Vatnajökull, recouvrant 8 400 km2 - notre mer de glace n'en compte que 45 - et rejetant ses déjections dans l'Atlantique. L'océan inscrit ses blancs festons d'écume qui contrastent avec les plages noires du littoral. A présent, une brume laiteuse masque la vision, nous la traversons et un terrain peu hospitalier apparaît. Nous survolons une vaste étendue de lave sombre dépourvue d'habitation et entaillée par de longues crevasses. Toutes ses visions me laissent un peu perplexe, des rochers noirs fendus, fissurés comme la peau d'un pachyderme passée sous une loupe, des failles béantes, cela pourrait être la surface d'une autre planète. C'est là que, quatre semaines durant, j'irai, à vélo, d'étonnement en émerveillement.
Quelques secousses sans chocs, les balises qui défilent, l'appareil s'immobilise enfin, en ce samedi 2 juillet, il est 16 heures, heure locale et la température au sol n'est que de 10°, le froid surprend le méditerranéen que je suis.
En faisant un détour par le district volcanique de Krisuvik, quatre-vingt kilomètres séparent l'aéroport de la capitale, mais le dépaysement et le temps incertain, m'incitent plutôt à déambuler dans les rues larges de Keflavik à la conquête d'un hypothétique ravitaillement.

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La petite ville de Grindavik
(Photos : André Laurenti)


Cette ville, aux toitures multicolores, a longtemps été un important centre commercial connu déjà au XVIe siècle des négociants germaniques. C'est aujourd'hui le deuxième grand port d'exportation d'Islande.

Le bord de la mer m'offre un excellent endroit pour camper. Des myriades d'oiseaux marins, aux longues ailes blanches, partent en tourbillon, l'océan semble exploser de ces merveilleux volatiles.
Un épais gazon ras, ceinture un étang d'où s'échappent des vapeurs légères, telle une photo de David Hamilton, mais sans présence féminine. Les piquets s'enfoncent très facilement et je m'assure de bien tendre la toile de mon modeste abri, en prévision d'un coup de vent subit. Allongé confortablement à l'intérieur, le crépuscule interminable de l'été islandais rend le sommeil bien difficile.


Chacun blotti chez soi
Le matériel plié et rangé soigneusement dans chaque sacoche, j'enfourche le vélo et je démarre enfin l'aventure. De Keflavik à Grindavik, je circule au milieu d'immenses champs de lave noire revêtue de mousse et de lichen. Pas le moindre signe de vie. Le ciel, chargé d'épais nuages gris, rend le paysage encore plus austère. J'ai choisi là, un drôle de terrain de jeu, si l'enfer existe, il devrait ressembler à quelque chose comme cela. Seule une légère vapeur fait vibrer cette noirceur générale. J'ai l'impression d'avoir débarqué sur une planète en formation, à un âge où la vie n'est pas encore organisée.
Je franchis avec difficulté le premier petit col, entre le vent et moi c'est à celui qui aura le dernier mot. Le crachin et les rafales violentes me freinent considérablement, l'énergie de chacun n'est pas comparable. Dans le petit port de Grindavik, les rues sont désertes, mon visage se perle de pluie, je suis immobile, désolé, chacun est blotti chez soi. Derrière les carreaux de fenêtres, embués par les haleines, les silhouettes d'hommes, de femmes et d'enfants se précisent, on m'observe avec étonnement. Soudain, une voiture s'arrête à ma hauteur, deux inconnus veulent savoir si j'ai besoin de quelque chose, je leur demande s'il y a un endroit pour se restaurer, ils m'invitent alors à les suivre. Dans un dédale de rues, je slalome entre les habitations colorées et dispersées de la ville, pour aboutir enfin devant un restaurant. Avec l'accord des propriétaires, j'installe mon campement tout près de l'établissement, un café où je passe une bonne partie de la journée, à l'abri du vent, du froid et de la pluie qui ne cesse de tomber.
Le temps paraît excessivement long. La salle chaude du restaurant est divisée en boxes, identique aux fast food. L'Islande est très influencée par l'Amérique, on sert beaucoup d'hamburgers et de hot-dogs. Autrement, la cuisine islandaise est agréable pour le français, mais parfois surprenante avec du poisson quelquefois sucré. Des carottes et du céleri râpés, accompagnés d'une tranche de poisson et de quelques pommes de terre, composent le repas. Le Coca Cola est, ici aussi, la boisson la plus populaire, l'alcool n'est pas en vente libre. Je me contente de café qui est gardé au chaud dans de grands thermos. Pas fort du tout, on peut en prendre plusieurs tasses en ne payant qu'une fois, c'est très appréciable lorsqu'il fait froid.
Je profite d'une accalmie pour me rendre au port. Au-delà de la digue, le vent emporte dans le ciel d'immenses gerbes d'écume, le grondement du ressac augmente à mesure que je m'approche de la mer. Ce sont des coups sourds et espacés comme une canonnade, puis le sifflement du vent dans les gréements emplit l'espace. Etourdi par le vacarme, mon imagination vagabonde quelques instants vers ces pêcheurs islandais amenés parfois à fendre cette mer-là par un temps comme aujourd'hui, en murmurant le nom de chaque récif. Un phoque, étourdit par les coups de la mer démontée, a trouvé refuge dans les eaux plus  tranquilles du port.
Toute la nuit, le vent s'abat sur la tente par rafales rageuses, faisant vibrer et claquer la toile. J'ai du mal à trouver le sommeil, craignant à chaque instant que le double toit ne se décroche. Ici les tempêtes sont de véritables tempêtes.

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Comme des cétacés

Il faudra patienter jusqu'à 17 heures, le jour suivant, pour entrevoir des éclaircies. Quelques rayons timides du soleil me permettent enfin, de quitter Grindavik. A la sortie de la ville, l'asphalte fait place à la piste en terre battue, ponctuée de nids-de-poule et de tôle ondulée. Loin des habitations, le paysage se fait plus austère. La végétation, d'un vert presque irréel, fait un étonnant contraste avec le noir général. Cet itinéraire est peu fréquenté, une fois engagé dans ce milieu étrange, je ne peux compter que sur moi et ma drôle de machine. Sur le bord du littoral, la piste se déroule comme une longue écharpe sinistre, franchissant sévèrement chaque obstacle. Il m'arrive quelquefois de pousser le vélo, tant les efforts pour me maintenir en équilibre sont éprouvants.
Sur l'océan, des roches sous-marines émergent de l'eau comme des cétacés immobiles. La mer se brise furieusement sur ces monstres noirs et luisants. Surpris à nouveau par la pluie, je suis contraint de m'arrêter, l'étape aura été brève. Un pré généreux en herbe épaisse fournira un matelas moelleux pour apaiser mon sommeil.
Le lendemain, abrité sous mon poncho, je circule en plein coeur d'une région volcanique où les jets de vapeur et de boues en ébullition sont presque permanents. La piste devenue un peu plus praticable, épouse tant bien que mal le contour du lac Kleifarvatn, entouré de hautes collines, parsemées encore de blancs névés. J'ai des difficultés à deviner au loin, la trace de la piste, tellement elle se fait discrète. Sur le lac, des stries d'écume blanche que le vent dépose sur la grève, délimitent parfaitement le rivage. Certaines années, le niveau d'eau monte et baisse sans qu'on ait jamais fourni d'explications à ce phénomène.



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Le lac Kleifarvatn
(Photos : André Laurenti)

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Le district volcanique de Krisuvik
(Photos : André Laurenti)


La rencontre d'un cyclotouriste anglais me redonne confiance et courage. Il me détaille sur sa carte les pistes qu'il a déjà parcourues. Savoir que je ne suis plus seul à voyager de cette manière m'apporte un réconfort. De plus, son vélo est moins équipé que le mien et j'en conclus que je suis capable d'en faire autant sinon plus.
Si la pluie a cessé, le vent lui, n'a pas faibli, mais cette fois, il devient mon complice en me poussant vers des horizons nouveaux.
La dernière colline franchie, la route dégringole vers une plaine désertique. La piste infernale se perd au loin dans le capharnaüm de lave volcanique. J'ai l'impression d'être le premier homme à fouler ce sol torturé. C'est avec soulagement que je retrouve le revêtement de la route 41 qui me conduit plus confortablement jusqu'à la capitale. Il m'aura fallu trois jours pour faire l'aéroport la capitale, ça promet pour la suite du voyage.
Reykjavik m'apparaît comme une ville provinciale du siècle dernier. L'atmosphère est un peu terne sans doute, mais rassurante en comparaison de notre époque trépidante. Un ciel sans fumée, quelle bénédiction ! La ville est chauffée presque entièrement par l'eau bouillante des sources naturelles. Elle est sans doute la moins polluée des capitales. Son nom signifie "la baie aux fumées", probablement en raison des sources chaudes qui émettent de nombreuses vapeurs. Entouré de collines, ce mini San Francisco est bâti sur des buttes qui descendent vers la mer.


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Reykjavik la capitale qui veut dire "la baie aux fumées". L'architecture s'est
inspirée des orgues basaltiques pour réaliser les parements latéraux de la cathédrale.
(Photos : André Laurenti)

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Reykjavik est chauffée presque entièrement par l'eau bouillante des sources naturelles.
(Photos : André Laurenti)


Le vieux Reykjavik possède un charme étrange. On y trouve beaucoup de petites maisons de bois, de ciment et de tôle ondulées, chapeautées d'un toit coloré peint en rouge, vert, bleu, et qui abritent encore de nombreuses familles islandaises. Elles sont entourées d'un bout de jardin avec un arbre qui ne deviendra jamais grand, ou d'une pelouse bordée de fleurs multicolores, maltraités par les tempêtes. Tout autour de ce noyau ancien, se dresse la nouvelle ville avec ses nombreuses constructions en béton qui grimpent sans ordre à l'assaut des collines.

Sur les avenues, circule seulement un flot de voitures de toutes origines. Malgré l'absence de magasins élégants, de restaurants tapageurs et d'animation bruyante, Reykjavik n'est pas une ville triste.
Bâtie pour résister aux tempêtes et non pour distraire les passants, on sent que l'essentiel de la vie de ses habitants se passe à l'intérieur. L'unique zone piétonne est animée le jour par de nombreux marchands ambulants, mais à partir de 19 heures, plus personne, à l'exception des touristes, ne flâne dans les rues. Même certains restaurants, aux heures de fermeture dites tardives, s'arrêtent à 22 heures.
Par jour de beau temps, il n'est pas rare de voir des femmes en maillot de bain s'exposer sur le rebord d'une fenêtre pour mendier le moindre rayon de soleil.


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Reykjavik est une ville qui a été bâtie pour résister aux tempêtes et non pour distraire les passants.
(Photos : André Laurenti)


Les Islandais sont passionnés de sculpture et le nombre de statues que l'on rencontre presque à chaque coin de rue et dans les parcs, est incroyable. Certaines représentent des vikings du Xe siècle, d'autres des notables du XIXe siècle.

Ainsi m'apparaît cette ville, au calme rustique. Je prends pension dans l'auberge de jeunesse, à l'écart des routes, sur le flanc d'une colline qui domine un petit lac.
Depuis mon arrivée, le soleil inonde cette baie multicolore, encore toute humide de pluie. Très tard, vers 23 heures, je parcours les rues désertes, pour photographier la clarté qui nimbe la capitale. Les maisons flamboyantes se détachent nettement dans le ciel encore chargé à l'est de gros nuages. Une légère brise souffle, l'océan frisotte, des sternes se posent sur les petites vagues et se balancent, la gorge bombée, suivant voluptueusement le rythme de la mer.

Un site historique
Aujourd'hui l'étape sera longue, je compte atteindre ce soir le site de Geysir. Dès que je quitte la voie principale qui ceinture l'île, le bitume disparaît, c'est à nouveau la piste en terre battue. Des véhicules me doublent en soulevant un panache de poussière fort désagréable. Bientôt, la vallée de la Mosfell s'élargit ; après une série de bosses, la piste serpente sur un large plateau dénudé. Quelques moutons craintifs apportent une note bucolique dans ce décor immensément vide. Soudain, la longue nappe bleue du Thingvallavatn apparaît en contre-bas, c'est le plus grand lac d'Islande. Des crevasses béantes balafrent le terrain, certaines renferment encore de la neige.
Tout à coup, une sévère déclivité me conduit à un niveau inférieur, comme si je descendais une marche géante. Le plateau est brusquement cassé par la longue faille de Thingvellir et provoque une dénivellation brutale d'une vingtaine de mètres. Une rivière provenant du niveau supérieur, se précipite en cascade au fond de la gorge, elle retrouve son calme pour quelques instants. Toute cristalline, elle emprunte une partie de la longue faille, puis elle se fait à nouveau bondissante et bouillonnante sur les rochers pour terminer sa course dans le lac.

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A droite, la longue faille de Thingvellir provoque une dénivellation brutale d'une vingtaine de mètres.
(Photos : André Laurenti)


J'arrive enfin au site historique où se réunit, depuis 930, l'Althing, l'assemblée nationale islandaise. Ce cirque a été choisi pour son acoustique remarquable. Dans cette faille énorme, toute manifestation volcanique a depuis bien longtemps disparu. Taillé dans le roc comme un escalier, un chemin me transporte en haut d'une paroi. Une vaste plaine de lave solidifiée et de pâturages s'étend à perte de vue. D'étranges sillons sombres entaillent le sol. Au loin, la blancheur d'un glacier se confond avec la pâleur du ciel. Tout en bas, la rivière se divise en de multiples bras d'eau avant d'atteindre le lac.


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A gauche, en arrière plan, on distingue encapuchonné de neige, la forme caractéristique d'un volcan bouclier.
A droite, le lac de Thingvallavatn
le plus grand d'Islande.
( Photos : André Laurenti)

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Une rivière emprunte une partie de la longue faille avant de se jeter dans le lac.
(Photos : André Laurenti)

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Sur la photo de droite la fracture de Thingvelir 
(Photos : André Laurenti)


L'asphalte ne dépasse pas les limites du lieu-dit. Cette fois, la piste est franchement mauvaise, un véritable pierrier. Je slalome sans cesse pour éviter les gros cailloux et suis obligé, par endroits, de pousser le vélo. Soudain, je m'aperçois que je fais fausse route. Il faudrait faire demi-tour, mais jamais un cyclotouriste ne peut se décider à sacrifier la route qu'il a si péniblement gagnée. Je continue donc sur ce détour, pour récupérer plus loin une autre piste qui me mènera à Geysir. Les paysages sont très différents de ceux que j'ai connus jusqu'à présent : une campagne fertile, de nombreuses fermes, où paissent en complète liberté de gros moutons blancs, noirs et marrons, et où galopent de solides poneys.
C'est un plaisir pour le randonneur de pouvoir disposer de longues journées, surtout avec une météo aussi changeante. Ici, en juillet, la nuit ne vient jamais. Les paysans ramassent en hâte le fourrage, peut-être le mauvais temps est annoncé. Il est vrai que le ciel s'est soudainement obstrué et qu'un vent assez fort provenant du sud-ouest s'est levé. Je profite des forces favorables d'Eole pour atteindre mon objectif. Soudain au loin, devant moi, une haute colonne de vapeur blanche s'élève, le site de Geysir se précise. Il est 23 heures et j'ai parcouru près de 140 km. J'installe mon campement au hameau de Geysir, tout près de l'enclos fumant et bouillonnant, où voisinent solfatares, sources chaudes et geyser. Les vapeurs prennent un blanc intense, remarquable dans la lumière oblique de l'heure tardive. Cette nuit islandaise sera bercée par d'inlassables soupirs de la terre.



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Il est 23 heures et j'ai parcouru près de 140 km, j'installe mon campement au hameau de Geysir.
(Photos : André Laurenti)


Le vieux geysir paresseux

La pluie est une excuse valable pour prendre du repos. Depuis la veille, le vent s'est renforcé considérablement, la tempête amène du sud des vagues successives de gouttelettes fines qui vous mouillent en un rien de temps.
Le vieux Geysir, celui qui a donné son nom à tous ceux du monde entier, est devenu ces dernières années très paresseux . On prétend qu'en le sollicitant avec quelques centaines de kilos de savon, il accepte de faire encore une démonstration. Cette attraction se déroulait tous les quatre jours, grâce au dynamique comité des fêtes de Reykjavik, puis une seule fois par mois. Aujourd'hui, le comité refuse de fournir le savon nécessaire pour cette exhibition qui est trop onéreuse. Son voisin immédiat, le Strokkur, est en activité régulière. Dos au vent, je contemple avec émerveillement les énormes bulles d'un bleu translucide qui précèdent de quelques secondes le jaillissement. Il propulse son jet d'eau bouillante à dix mètres, et diminue d'intensité pour reprendre avec une nouvelle vigueur. Aux alentours, des marmites ouvertes dans la mince dalle croûteuse gargouillent sans cesse. Plus loin, des fentes laissent sortir de la vapeur et de l'eau bouillonnante et sifflante. Une ambiance sans merci, apparemment sans début ni fin, baignant dans une atmosphère d'oeuf pourri. Je sens sous mes pieds les convulsions du terrain qui respire à la façon des baleines et rejette de temps à autre, l'eau bouillante par l'énorme évent.
Ce geyser immuable me remémore mon enfance, mes cahiers à spirales et ma collection d'images obtenues dans les tablettes de chocolat. Sur l'une d'entre elles, figurait précisément le grand geyser. Je m'en souviens comme si c'était hier. La vie semble être en deux parties, l'une où l'on fait des rêves et l'autre où on les réalise ?



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Un peu partout, des marmites ouvertes dans la mince dalle croûteuse gargouillent sans cesse.
(Photos : André Laurenti)


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Semblable à un monstre sortant de l'eau, le petit geyser que l'on nomme le Strokkur et en activité permanente
toutes les dix minutes environ, il fait sa bulle.
(Photos : André Laurenti)



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Je sens sous mes pieds les convulsions du terrain qui respire à la façon des baleines et rejette de temps à autre, l'eau bouillante par l'énorme évent.
(Photos : André Laurenti)


Le ciel est incroyablement bas et livide, les rafales sont toujours d'une extrême violence, impossible de lever le camp. Des bus de la ligne Reykjavik-Akureyri débarquent des flots de touristes, parmi lesquels il y a beaucoup de Français. J'ai même rencontré une personne qui possédait mon annonce concernant la recherche de coéquipiers : drôle de coïncidence qui vous fait penser que le monde est quelquefois petit.

A côté de ma tente, une quinzaine de scouts germaniques, construisent leur abri qui prend vite la forme d'une yourte. Tout en haut du chapiteau, une ouverture permet l'évacuation de la fumée. Côte à côte, mon modeste toit semble correspondre à la niche du chien. 
La température oscille entre six et huit degrés seulement, le vent et la pluie deviennent insoutenables. Vers 23 heures, emmitouflé dans l'épais duvet, je m'endors avec cette ineffable béatitude que l'on éprouve lorsqu'on est sous un abri sûr. Je pense alors charitablement à ceux qui bourlinguent au-dehors et plus voluptueuse encore est ma béatitude.

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Le puit du grand Geysir une fois vidé de son eau
(Photo : André Laurenti)




Les chutes d'or

Gulfoss : "les chutes d'or". Elles sont peut-être d'or quand il fait soleil, mais ce n'est malheureusement pas le cas. La rivière s'élargit sur plusieurs centaines de mètres, puis dégringole en une succession de cascades bouillonnantes d'écume et vient s'engouffrer dans une fracture étroite de roche basaltique taillée au couteau, que l'on découvre au dernier moment. Le spectacle est vraiment fascinant au milieu des embruns qui s'élèvent, soufflés par le profond soupir de la caracolante Hvita Olfusà, l'une des plus puissantes rivières glacières d'Islande.



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Le site de Gulfoss : "les chutes d'or" sous un ciel désespérément maussade
(Photo : André Laurenti)

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La caracolante Hvita Olfusà, l'une des plus puissantes rivières glacières d'Islande.
(Photos : André Laurenti)


De nombreuses personnes m'ont certifié que le climat est paradoxalement plus agréable dans le Nord, aussi j'ai hâte de m'y rendre. Pour cela il me faudra retourner à Reykjavik, car les bus ne prennent pas de passagers sur cette ligne.

Je passe la soirée sous la yourte avec les allemands. Tous accroupis autour d'un feu de bois, on se réchauffe l'estomac avec une soupe épaisse au lard, arrosée de vin chaud. Dans un halo de fumée qui pique les yeux à en chialer et après plusieurs rasades, les joues deviennent purpurines. Je regagne tard le soir, mon abri moins agreste, pour une troisième nuit à Geysir.

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Orgues basaltiques
(Photos : André Laurenti)

Poneys et moutons
La tempête est à présent terminée, j'en profite pour retourner à Reykjavik ; auparavant, je fais un détour par le lac de Laugarvatn et son agglomération. Après ce centre touristique, la piste parcours la campagne au milieu d'une verte prairie où paissent paisiblement d'adorables poneys aux longues crinières et des moutons craintifs que l'on voit s'accrocher aux flancs des montagnes ou courir le long des pistes. L'air pur et l'eau limpide font la valeur des herbages de montagne et donnent à l'agneau islandais toute sa saveur. Quant aux poneys, remplacés par des machines, ils sont toujours très populaires pour l'équitation et sont exportés vers l'Europe et les Etats Unis. A l'automne, les islandais les utilisent pour regrouper les moutons disséminés sur les hauts plateaux, à l'intérieur du pays.


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Des séries de tubes d'acier permettre le passage des véhicules en interdisant celui des animaux, ils sont redoutables
pour les vélos !
(Photos : André Laurenti)



Bien souvent, les pistes sont interrompues par des séries de tubes d'acier, ronds, disposés régulièrement au-dessus d'une fosse. Le rôle de ces petits ponts est de permettre le passage des véhicules en interdisant celui des animaux qui ne trouvent pas d'appui suffisant pour leurs pattes. En les franchissant, ils provoquent de désagréables vibrations et secouent tout le chargement. A chaque passage, j'appréhende toujours qu'une sangle soit cisaillée.

A Selfoss, je retrouve une route qui ne me quittera plus jusqu'à la capitale. Bref passage à Hveragerdi, connu pour ses sources chaudes. Elles sont utilisées pour chauffer les serres où l'on cultive les tomates et les célèbres bananes qui placent l'Islande comme premier producteur européen.
Après 130 km, je pénètre dans Reykjavik vers 23 heures. Je plante ma toile dans le camping de la capitale, proche du complexe sportif.

Le soleil de minuit
Ce matin le thermomètre n'arrive décidément pas à franchir le cap des 8°. Je me rends, emmitouflé dans ma doudoune, à la gare routière.
Avec l'aide du chauffeur, j'enfourne tout mon matériel dans la soute à bagages. Je ferme les yeux pour la peinture du vélo qui en verra bien d'autres. Le bus s'élance en direction du nord. Je suis heureux d'aller découvrir d'autres aspects de l'Islande.
Le voyage est long et pénible à cause des trépidations incessantes provoquées par l'état de la piste. En bus, les paysages m'exaltent beaucoup moins. La rapidité et la trop grande facilité engendrent une monotonie insoutenable, on n'a pas cette liberté de s'arrêter où l'on veut et quand on veut. J'ai l'impression également, de commettre un délit, celui de dérober les paysages, car à vélo ça se gagne, ça se mérite. Les arrêts fréquents devant les hôtels ou les stations-service, souvent implantés dans des secteurs qui ne relèvent pas de l'originalité, m'obligent à délaisser l'appareil photographique. A mi-parcours, nous traversons une région bouleversée par les phénomènes éruptifs d'une surnaturelle horreur. Les dégâts d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Après huit heures de voyage, j'arrive enfin à Akureyri, que l'on appelle la ville du soleil de minuit. Elle est merveilleusement située au fond du fjord d'Eyjafjodur, qui pénètre profondément à l'intérieur des terres. Malgré ce que l'on m'a seriné, le temps n'est pas plus clément dans le Nord, le ciel est chargé ici aussi par de gros nuages noirs, la chance n'est décidément pas avec moi. Derrière la ville, sur le flanc des montagnes tablées, quelques plaques de neige concentrent la lumière diffuse.
Non loin de mon campement, un couple de français  en Land Rover, équipés d'outils de toute sorte, me prête ce qu'il me faut pour bricoler ma monture qui a rudement souffert, une attache s'est rompue. Tous deux me recommandent d'aller à l'Askya : il s'agit d'un volcan situé à l'intérieur du pays, sur les hauts plateaux, le décor est surprenant. Mais pour moi ce sera trop hasardeux d'y aller à vélo, la piste est très mauvaise et comporte de nombreux gués.

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Akureyri est merveilleusement située au fond du fjord d'Eyjafjodur, qui pénètre profondément à l'intérieur des terres.
(Photos : André Laurenti)



Le lac Myvatn

Le soleil me réveille, un rayon indiscret se glisse dans la tente et vient chasser mes rêves. Assis sur le duvet, ébouriffé et en forme, je jette un regard au dehors. Quelle merveille, toute la lumière du nord s'est donné rendez-vous, il fait doux, le fond de l'air chante. Pas de temps à perdre, je reprends hardiment la route, la joie au coeur. La piste s'élève pendant au moins dix kilomètres, pour franchir la montagne qui borde l'autre rive du fjord, face à Akureyri. Le chemin me conduit à Godafoss qui se traduit par "chute des dieux", une des plus belle chute d'eau.



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Entre Akureyri et Myvatn, on peut admirer les chutes de Godafoss qui veut dire "chute des dieux".
(Photos : André Laurenti)


Au bout d'une centaine de kilomètres de piste accidentée, j'emploie mes dernières ressources à monter la tente au camping de Reykjahlid au bord du lac Myvatn, le lac des moustiques.
Il s'agit d'un lac de retenu par un barrage naturel provoqué par une coulée de lave. Il jouit d'une d'une grande renommée, d'une part pour la beauté fascinante de ses paysages, mais aussi par son incroyable richesse en oiseaux de toutes sortes. En 1974 le lac Myvatn et la rivière Laxa, ont été décrété zone protégée, ce parc national englobe la région de Skutustadir au sud du lac, jusqu'à la baie de Skjalfandi dans l'océan Arctique. Myvatn est un des plus grand lac d'Islande, avec sa forme irrégulière il a été divisé en deux parties Ytrifloi au nord et Sydrifloi au sud. Sa profondeur moyenne est de 2,50 m et possède une cinquantaine d'îles et îlots sur lesquels on peut y voir des groupes de pseudo cratères.


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La petite localité de Reykjahlid au bord du lac Myvatn, le lac des moustiques, se perd au milieu de blocs laviques.
(Photos : André Laurenti)

La piste qui ceinture le lac, côtoie les rives fortement découpées ou chacun peut y interpréter à sa façon, une silhouette humaine ou animale. Non loin de là, se trouve Dimmuborgir, les châteaux noirs, ce sont encore des formations de lave déchiquetées, représentant des murailles infranchissables. Une multitude de chemins se dispersent au pied de ces concrétions, on peut s'y égarer facilement.

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Les rochers qui émergent sont les restes d'un ancien lac de lave solidifié
(Photos : André Laurenti)

Je me dirige vers le volcan Hverfjall, un vent violent et glacial persiste avec force. Un chemin s'élance très raide à l'assaut de la lèvre du cratère. J'escalade avec entrain le volcan dont je suis heureux de découvrir pour être le tout premier. J'ai l'impression de grimper sur une grosse dune de sable. Au sommet l'immense cratère se dévoile avec son cône miniature au centre. Classé de type explosif par les spécialistes, sa dernière éruption a dû être spectaculaire. De son sommet on embrasse un panorama extraordinaire sur le lac de Myvatn et tout son district.

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Le volcan Hverfjall proche du lac de Myvatn
(Photos : André Laurenti)

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Sur les lèvres de ce volcan explosif, un vent glacial souffle avec force.
(Photo : André Laurenti)
  

Le district volcanique de Namaskard

Je ne pouvais pas choisir une date mieux appropriée autre que celle du 14 juillet pour me rendre sur le district volcanique de Namaskard situé au nord de Myvatn.
La piste s'élève brutalement à 16%, les cailloux se dérobent sous les roues. Crispé sur le guidon, cela nécessite de la vigilance car à chaque temps d'arrêt, c'est une reprise difficile pour lancer la machine, et cela fait mal aux jambes. Dans un virage relevé, je passe à la limite de l'équilibre, les pneus accrochent puis dérapent. L'arrêt est obligatoire pour rétablir un équilibre précaire et éviter  la casse. Je choisi le meilleur passage, je godille à gauche puis à droite et enfin je franchi le col, puis bascule dans la pente. Debout sur les pédales, les yeux fixés sur le moindre obstacle, les mains accrochées aux freins, je dévale la piste jusqu'au district de Namaskard.
Ici, la prudence est de rigueur, la croûte est très fine et si l'on est trop distrait, on risque de passer au travers et de se brûler. Je marche sur un sol mou, le terrain frissonne sous les pas, comme le couvercle d'un chaudron géant où se tord de la vapeur surchauffée. Je suis là au coeur d'un monde en création, d'une étrange région dont j'ai du mal à guérir. Les couleurs sont étonnantes et fantastiques, je m'approche de quelques petits cratères où l'on peut voir de la boue bleutée en ébullition. Je poursuis la visite en grimpant sur les flancs d'une montagne pelée qui domine ce monde endiablé. De là haut, le panorama est fascinant, un véritable val d'enfer fume à mes pieds, des dizaines de bouches crachent dans le vent, leurs vapeurs nauséabondes. Les blanches fumerolles, le sol teinté de jaune, de blanc et de rouille, le rare vert tendre des mousses et la grisaille du ciel, composent un inquiétant tableau, où l'on sent battre le coeur d'une terre curieusement vivante. De toutes parts, des souffles, des sifflements et des bouillonnements rompent le silence. On s'arrache difficilement à un tel spectacle aussi insolite.



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Je suis là au coeur d'un monde en création.
(Photos : André Laurenti)

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Petit cratère et marmite de boue en ébullition du district volcanique de Namaskard.
(Photos : André Laurenti)

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Un véritable val d'enfer fume à mes pieds
(Photos : André Laurenti)


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Partout le terrain frissonne, j'ai l'impression de me balader sur le couvercle d'un chaudron géant
où se tord de la vapeur surchauffée
.
(Photos : André Laurenti)

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Tout en haut du site de Namaskard, le regard se porte sur Myvatn, on distingue
le volcan
Hverfjall
(Photo : André Laurenti)


Je poursuis mon chemin vers Grimstadir. La piste évolue en plein coeur d'un immense désert de cendres noires, hérissé de blocs de lave aux formes fantomatiques. Je traverse durant une cinquantaine de kilomètres ce grand rien, une houle de lave figée, un décor étrange qui marque à nouveau la rupture avec le monde civilisé. De petites dunes de sable gris laissent la place à un immense reg constellé d'une myriade de cailloux luisant au soleil. Il n'est pas étonnant d'apprendre que les astronautes américains ont utilisé ces espaces lunaires pour tester leur matériel.




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La piste s'enfuie vers un désert de lave .
(Photos : André Laurenti)

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De tempête en tempête

Seulement trois ou quatre habitations composent la localité de Grimstadir. Je comptais m'approvisionner en cartouche de gaz et ce n'est pas possible. En raison d'une distance trop longue pour atteindre Eggilstadir, je décide alors de mettre le cap vers le nord en direction du camping d'Asbyrgi.
Les premiers kilomètres se passent à merveille, mais plus loin les nuages commencent à s'amonceler. La piste elle aussi se dégrade et devient complètement ensablée à un point qu'il n'est plus possible de rouler. Des français voyageant en 4x4 essayent de me dépanner, mais en vain, il n'y a pas suffisamment de place pour charger tout le matériel. Je poursuis mon calvaire, seul à pied, poussant et tirant désespérément le vélo. J'arrive à Dettifoss, un lieu ou l'on peut admirer une belle chute d'eau semblable aux précédentes. Un couple d'anglais m'offre avec gentillesse, des biscuits et un thé chaud que je sirote voluptueusement.
Fatigué par cette fin d'étape éprouvante, je monte la tente non loin de la chute d'eau, sur un sol dépourvu d'herbe et loin de toute habitation.


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Le mauvais temps, la piste ensablée, plus de ravitaillement, rien ne va plus. A droite la chute de Dettifoss.
(Photos : André Laurenti)

Plus de gaz, alors pas de petit déjeuner non plus, seulement les restes d'un morceau de fromage et un bout de pain rassi. Au dehors, le ciel est livide et pour changer un peu, il pleut. Quoiqu'il en soit, pas question de moisir ici, je reprends mon guidon de pèlerin. La pluie a amélioré l'état de la piste, le sol porte mieux. Au bout de vingt kilomètres je rejoints la piste principale du Nord. Par miracle une station "schop" permets enfin de me ravitailler en nourriture et en gaz. Le temps change encore un vent violent se lève en pleine face. Je n'arrive plus à contrôler le vélo, le vent m'emporte vers les bas côtés de la piste, c'est infernal. Je gagne le camping d'Asbyrgi, ce dernier se situe au pied d'une ceinture de parois basaltiques disposées en fer à cheval et longue de quatre kilomètres. Dans le fond, un filet d'eau tombe avec une grâce infinie et alimente un petit lac. Cet oasis de verdure bien à l'abri des tempêtes, permet le développement d'une forêt d'arbustes.
Le lendemain, les conditions météorologiques se sont aggravées, le vent glacial du nord-est s'est renforcé et quelques flocons de neige ont fait leur apparition.

Le soleil de 23 h 35

Deux jours après, le temps s'améliore, je décide de me diriger vers Husavik à cinquante kilomètres de là. Le vent se lève à nouveau, décidément il s'obstine à me barrer le chemin, il ne veut plus que je parte d'ici, je suis son prisonnier. Il apporte avec lui des postillons salés qui éclaboussent mon visage déjà halé par le froid. Je me débats mais les efforts sont rudes pour tenir sur la piste. Soudain, une voiture allemande me double, elle ralenti puis s'arrête. La portière s'ouvre, un inconnu d'une soixantaine d'années descend du véhicule. Il se nomme Klaus, son visage reflète la bonté. Il m'invite à monter dans sa grande voiture, je n'hésite pas un seconde, c'est précisément dans ce moment que j'éprouve une sensation inattendue de délivrance.
La chaleur du moteur me réconforte. Avant de démarrer, Klaus sort de derrière le siège un grand thermos et me sert un café bien chaud. Je serre avec mes deux mains, la tasse fumante qui me désengourdie mes doigts gelés. "où vas-tu comme cela ?" me demande Klaus, "à Akureyri" que je lui dis, "je m'y rends, c'est aussi mon chemin."
Je m'enfonce un peu plus dans mon anorak, je ressens une volupté béate. Nous longeons la mer en faisant le tour de la presqu'île de Tjornes de laquelle nous apercevons l'île de Grimsey. Une petite île herbeuse, traversée par le cercle polaire arctique et où les falaises sont des refuges à de millier d'oiseaux. On raconte que c'est sur cette île qu'Alfred Hitchcock a tourné une partie de son célèbre film "les oiseaux".
Nous arrivons à Husavik, un port actif de près de 2 400 habitants, situé dans la baie de Skjalfandi. Sur le quai au milieu des bateaux deux enfants équipés de gilet de sauvetage pêchent. Ils appâtent à l'aide de petits poissons, et cinq minutes suffisent pour remonter à chaque fois une magnifique prise de plusieurs livres.


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Rencontre avec de sacrés pêcheurs islandais plutôt doués
(Photos : André Laurenti)


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Le port de Husavik dans le nord de l'Islande, ce village sera le point le plus proche du cercle polaire
(Photos : André Laurenti)


A sept kilomètres du village nous nous installons sur la rive d'une rivière, à l'écart de la piste. Je plante la tente dans une cuvette naturelle, bien à l'abri du vent. Klaus est déjà parti se coucher. C'est le premier jour où le ciel est si pur, pas question ce soir de me coucher. Je demeure quelques instants debout, à m'enivrer de couleurs et de lumière. Les hostilités ont cessé, je savoure ce moment de trêve, cette douceur reposante. Je me dirige vers la mer admirer le spectacle du soleil couchant. L'astre roujoie et descend de plus en plus, les ombres s'allongent et s'étirent à n'en plus finir. L'astre a maintenant disparu, il est 23 h 35. Le spectacle se poursuit, mais je sens à présent une invincible envie de dormir.




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Le soleil de 23 h 35
(Photos : André Laurenti)


La côte sud

Deux jours plus tard, un bus me transporte à Eggilstadir
une petite ville située dans l'est du pays. C'est l'occasion de retrouver la piste principale qui fait le tour de l'Islande, la "Number One". Le paysage est par ici plus verdoyant, des vaches, des moutons à la laine pesante et longue me regardent passer, comme il se doit. A partir de Budareyri j'arpente les interminables fjords. Il faut parfois faire soixante kilomètres pour se retrouver presque au même endroit. Non loin de Budir, les sommets rugueux s'estompent dans les brumes de l'est. Certains pics, plus hardiment dressés trouent les nuages gris et réapparaissent au dessus de vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein ciel.



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La petite ville d'Eggilstadir située à l'est du pays
(Photos : André Laurenti)

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A partir de Budareyri j'arpente les interminables fjords
(Photos : André Laurenti)


Le brouillard enveloppe la petite ville de Djupivogur, on ne voit pas à dix mètres. Des vapeurs légères chargées de minuscules gouttelettes, humectent tout sur leur passage. Engoncé dans ma veste, j'arpente les avenues qui mènent au port. J'ai froid, tout le port est noyé dans la brume et je devine les fils de pluie, relier le ciel à la boue, je regarde les bateaux, les ombres, la pluie et mon amertume prend corps. Pas d'horizon, une bruine imperceptible détrempe le sol et enveloppe le paysage d'une infinie nostalgie.

A l'abri sous la tente, j'écoute le mouvement léger de la pluie qui tombe, je sens le ciel et la terre s'accoupler avec une infinie tendresse comme si tous les deux essayaient d'enfanter un jardin de verdure si précieux en ce pays. La terre absorbe voluptueusement et sans hâte ce suc nourricier.


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Le brouillard enveloppe la petite ville de Djupivogur
(Photos : André Laurenti)

La piste pour atteindre Hofn est longue et difficile, des rampes sévères me propulsent sur de hautes corniches. Tout en bas, l'océan broute inlassablement les contreforts de la falaise abrupte. Je devais apercevoir les montagnes, malheureusement  une fois de plus,
les cimes ont leur pudeur, elles se drapent d'un épais rideau de brume.


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La piste pour atteindre Höfn est longue et difficile
(Photos : André Laurenti)


Une joie mystérieuse

L'océan sauvage parfume l'atmosphère de ses embruns. Je m'étends sur l'herbe ; au loin, dans la lumière caractéristique du grand Nord, les montagnes de glace étincellent comme une buée mouvante. Je ferme les yeux, apaisé, une joie discrète, mystérieuse s'empare de moi, comme si tout ce miracle vert qui m'entoure était le paradis. L'Islande à chaque instant change de visage. Tantôt, elle est câline et affectueuse, tantôt atrabilaire et furieuse.
J'ai décidé aujourd'hui, de faire la piste buissonnière, une journée sans vélo pour reprendre des forces, après avoir parcouru plus de trois cents kilomètres de la côte sud, sur les chemins que l'on connaît.
J'occupe le temps à nettoyer le dérailleur de mon vélo. La poussière volcanique de la piste a formé une épaisse pâte qui a durci et a bloqué les roulettes. Je sacrifie un peu d'huile d'olive pour graisser la pièce et ça repart de plus belle.



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L'Islande à chaque instant change de visage, il faut être patient pour saisir les délicieux moments
(Photos : André Laurenti)


D'énormes volatiles
Je m'élance sur la piste à la conquête de paysages inconnus. Le ciel est encore nuageux et le plafond très bas, il masque totalement le relief et les langues glaciaires du Vatnajökull.
J'arrive tant bien que mal à l'embouchure de la Jokulsa ; aucune habitation dans les environs, le ciel est toujours aussi bas. Mon imagination se sent impuissante devant cette immensité.

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L'embouchure de la Jokulsa où vient se briser une énorme langue glacière du Vatnajökull, un glacier dont la
superficie est égale à celle de la Corse.
(Photos : André Laurenti)

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Le glaçon est vraiment trop gros pour le "pastis".
Les nuages s'affalent sur le glacier et sur la mer, l'Islande a tiré le rideau, le silence est pesant, plus rien ne respire.

(Photos : André Laurenti)

Je la contemple avec une stupéfaction mêlée d'un certain effroi. L'imprévu de ce spectacle a effacé sur mon visage les traces de la fatigue, je suis en train de me doper d'étonnement et d'émerveillement.
Je suis les sinuosités du rivage, l'eau immobile reflète les icebergs bleutés. Des craquements sourds de la glace qui s'effondrent se font entendre. Je me promène dans une solitude presque totale. D'énormes volatiles d'un mètre d'envergure font des loopings en rasant le haut de mon crâne. Trois de ces oiseaux, dont j'ignore le nom, me suivent en faisant de très courts arrêts sur des petits mamelons de terre. En les provoquant, ils n'apprécient guère et les piqués au-dessus de ma tête se multiplient. Leur tactique de dissuasion sert à protéger leur ponte du gêneur indiscret que je suis.
A présent, les nuages s'affalent sur le glacier et sur la mer comme pour m'écraser, le silence est pesant, le vent est absent, la nature tout d'un coup, semble inanimée.


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Le bonheur : un truc simple
Ce matin, je reste de longues heures allongé sous mon toit, savourant quelques instants de repos. Vers 18 heures, les nuages s'agitent brutalement. Le vent a l'air de se lever, l'eau du lac change de couleur et frissonne. Quelques nuages restent encore accrochés sur la glacier mais ils ne stationneront plus longtemps. Bientôt un panorama grandiose se dévoile.


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A gauche le pont sur la Jokulsa
(Photos : André Laurenti)


L'énorme glacier se perd à l'horizon. Je décide de rejoindre le parc de Skatafell, où je souhaite faire des randonnées pédestres sur les bords du glacier. La piste est excellente. Jamais je ne me suis aussi bien senti, seul au milieu de ces grands espaces. J'apprécie ce luxe, je savoure cet air pur et vivifiant, mais la joie ne durera pas longtemps. Soudain, au détour d'une colline, mon enthousiasme disparaît brutalement face, une fois de plus, aux éléments déchaînés. La tempête me désarçonne. Appuyé sur ma monture, j'avance péniblement en titubant. Près d'un ruisseau et en plein vent, je plante avec difficulté la tente en prenant le maximum de précautions, pour ne pas déchirer la toile qui se tord comme un serpent que l'on retient par la queue. Une fois installé, bien à l'abri, je savoure le repos. Le bonheur est un truc simple, un toit solide et sûr, un bon sac de couchage bien chaud, de l'eau, un réchaud, un potage, des nouilles et une boite d'allumettes.



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Le paysage a probablement changé dans ce secteur, car le 9 octobre 1996 une éruption
sous-glacière s'est produite, des flots boueux provoqués par la fonte du glacier, ont tout dévasté
(Photo : André Laurenti)


Ainsi prend fin cette belle aventure en terre islandaise, le compteur a enregistré plus de 1 000 km à la force des mollets. Je garde gravé le souvenir de l'océan qui vire brusquement du gris sombre au bleu méditerranéen, des montagnes noires qui à la lumière du couchant se colorent d'un azur presque incroyable, d'un ciel pâle en vérité, mais magique lorsque les vents soufflent de l'Atlantique. Découvrir l'Islande, c'est avant tout prendre un grand bain de nature vierge.
Tout ici respire la paix, tout ici invite au respect, on regarde, on ne détruit pas, on ne doit pas agresser l'environnement avec les moyens de locomotion modernes en faisant du hors piste car, un brin d'herbe si anodin chez nous est très précieux en Islande.
Mer froidure estivale, île baignée de tempêtes, voile diaphane de pluie fine que couvre l'immortelle nudité de l'Islande, j'espère un jour te retrouver
.